ANIMAL (RÈGNE) - L’homme et l’animal


ANIMAL (RÈGNE) - L’homme et l’animal
ANIMAL (RÈGNE) - L’homme et l’animal

L’homme, animal lui-même, a depuis ses origines une vie commune avec les autres animaux. Aussi loin que remontent les vestiges humains et préhominiens dans les sites archéologiques, des ossements animaux leur sont associés: les Australopithèques, il y a 3 millions d’années, mangeaient de la viande, Homo habilis (2 Ma) chassait et fabriquait des outils d’os et d’ivoire d’hippopotame. Très tôt, l’homme domina les autres animaux, et ceux-ci lui procurèrent une part importante de ses moyens d’existence. Le développement des sociétés humaines est lié à l’exploitation du monde animal.

Les moyens d’utiliser les animaux et les produits que l’on tire de ceux-ci sont nombreux et d’une variété infinie. Qu’on en juge: pour l’alimentation, on prélève la viande, le sang, le lait dont on fait du beurre et des fromages, les œufs, la graisse, et même les produits secondaires comme le miel; toutes les parties du corps animal sont utilisées comme matériaux: les os (petits objets, colle), la corne et les bois, les dents et les défenses (ivoire), l’écaille, les poils (laine, feutre, pinceaux, blaireaux), la peau (cuirs, fourrures), les soies et les crins (brosserie, archeterie), les plumes (literie, parure, brosserie), les coquilles d’œufs, les excréments (chauffage, engrais, enduits), la graisse (éclairage, chauffage), le musc (pharmacopée, parfumerie), le sang (colle, enduit), les laques et colorants (cochenille, pourpre, etc.), la soie, la nacre (incrustations, boutons, perles), les éponges, le corail.

De même, l’utilisation des animaux par l’homme couvre la plupart des groupes zoologiques: tous les Vertébrés (poissons, reptiles, amphibiens, oiseaux et mammifères), Mollusques, Arthropodes (crustacés, insectes), Échinodermes (oursins), Poriphores (éponges), Cœlentérés (corail).

Les hommes utilisent aussi l’énergie des animaux (bât, portage, foulage, trait). Ils ont observé à travers le temps le monde animal, forgeant un vocabulaire spécialisé, classifiant les animaux, les évoquant dans leurs représentations du monde (mythes, légendes, contes, proverbes), leur attribuant des valeurs symboliques et entretenant avec eux des relations d’ordre magique et religieux.

L’étude des rapports entre les sociétés humaines et le monde animal a favorisé la création d’une discipline spécialisée, l’ethnozoologie . Ce terme a été forgé par deux savants américains, J. Henderson et J. P. Harrington (Ethnozoology of the Tewa Indians ) en 1914. L’ethnozoologie représentée à la fois par un laboratoire au Muséum national d’histoire naturelle (laboratoire d’ethnobotanique et d’ethnozoologie) et par une équipe de recherche au C.N.R.S. (recherche et documentation ethnobotaniques et ethnozoologiques), est enseignée à l’université René-Descartes.

Il est hors de question de vouloir embrasser en quelques pages l’ensemble des relations des hommes et des animaux, encore moins de cerner la place des animaux dans les civilisations humaines. On se bornera à présenter quelques exemples montrant l’ampleur du sujet.

L’utilisation du comportement animal

Les «moteurs» animaux

C’est la maîtrise des capacités motrices des animaux domestiques qui a permis certaines grandes transformations des sociétés. Ainsi en Mésopotamie, dès 3000 avant J.-C., l’usage de la force des bovins pour tirer l’araire transforme l’agriculture (jusque-là pratiquée à la houe), permettant un accroissement des rendements, un surcroît de production agricole et, ainsi, l’apparition de classes sociales non productrices des seuls produits alimentaires, et le développement d’une civilisation urbaine. La culture du blé est liée à la domestication du bœuf, le développement de l’une ne va pas sans l’apparition de l’autre. On peut de la même manière se demander si le développement de la riziculture en Indochine n’est pas lié à la domestication du buffle et à son emploi pour le piétinement des sols inondés.

L’appropriation de la force de trait du cheval grâce au collier permet le défrichement de l’Europe du Xe siècle: l’apparition de ce collier rigide prenant appui sur les épaules (inventé en Chine au Ve siècle) rend possible l’utilisation complète du cheval comme animal de trait, et ainsi de labourer plus rapidement des terres plus lourdes, sur de grandes surfaces, accroissant ainsi le rendement, permettant des défrichements plus nombreux: intensification de l’agriculture qui provoque un «éclatement» de la démographie et conduit à la formation du paysage agricole de l’Europe actuelle. Dans le même temps, le cheval est utilisé d’une manière plus générale pour le transport par chariots, remplaçant la main-d’œuvre humaine: l’emploi de la force du cheval coïncide avec la disparition de l’esclavage et entraîne une diminution du servage. Les transports par chariots permettent le développement des marchés, des commerces sur grandes distances.

L’intervention animale se retrouve à tous les niveaux dans l’agriculture du Proche-Orient et de l’Occident: la première utilisation est le piétinement, pour ameublir le sol, pour recouvrir les semences, pour dépiquer (de plus, les excréments de ces mêmes animaux servent d’engrais). On utilise l’énergie animale pour faire monter l’eau des puits, pour tirer l’araire afin de retourner le sol avant de semer, pour tirer des rouleaux. L’animal sert ensuite à transporter les récoltes à l’aide de bâts (Égypte antique) ou dans des chariots, on lui fait piétiner la récolte sur une aire pour séparer les grains de la balle, puis actionner un moulin à mouvement circulaire continu pour écraser les grains.

L’usage des «moteurs animaux» nous amène à évoquer le développement des moyens de transport. Dans une large mesure, ce fut l’utilisation d’animaux pour le transport qui permit la colonisation de nouvelles terres d’accès difficile: l’âne dans les régions sèches du Moyen-Orient, le chameau de Bactriane dans les régions sèches d’Asie centrale, le dromadaire en Arabie, puis dans la reconquête du Sahara après son dessèchement (500-100 avant J.-C.); les chiens esquimaux de trait et de bât sont presque indispensables à la vie dans les régions boréales.

Dès que la domestication d’animaux est attestée, on trouve des traces de voyages sur de longues distances. Dès le IIIe millénaire avant J.-C., il y avait des caravanes d’ânes entre la Nubie et l’Égypte; des caravanes d’ânes bâtés pour le commerce à travers la Mésopotamie et la Syrie à partir de 2000 avant J.-C. Ces routes commerciales furent d’importance primordiale dans la diffusion des cultures, des techniques, des religions (ainsi les routes andines avec les lamas, les routes d’Asie avec les chevaux et les chameaux, les routes transsahariennes avec des dromadaires). La route de l’Asie, dite route de la soie, qui fut parcourue du IIIe siècle avant J.-C. jusqu’au XVe siècle, rapprocha trois blocs de civilisations: ceux de la Méditerranée, de l’Inde et de la Chine, au moyen de colonnes de chevaux et de chameaux. Les produits animaux étaient importants dans ces échanges commerciaux; ivoire d’éléphant et de morse, soie, nacre, perles de Ceylan, cornes et dents pour la pharmacopée, corail, fourrures de lions, de tigres, de panthères, animaux vivants même pour les ménageries des souverains, etc. Les techniques chinoises qui révolutionnèrent la technologie occidentale (étrier, harnais, brouette, moulins rotatifs, manivelle, rouet, courroie de transmission, poudre à canon, techniques de fonte des métaux, etc.) ont été diffusées par cette route, soit directement, soit par les témoignages des voyageurs.

Le cheval fut dès l’origine utilisé pour les transports. Les peuples des plateaux de l’Asie centrale qui le domestiquèrent et leurs descendants formèrent des «civilisations cavalières» qui, à plusieurs reprises dans l’histoire, envahirent les territoires des peuples des plaines, moins mobiles, à économie pastorale: que l’on songe aux Hatti qui envahirent l’Anatolie en 3000 avant J.-C. et fondèrent l’empire hittite, aux Hyksos d’Asie Mineure qui envahirent la Syrie et l’Égypte en 1730 avant J.-C., aux Hittites et aux Kassites qui mirent fin à la dynastie d’Hammourabi en Mésopotamie en 1530 avant J.-C., aux nomades mongols et scythes qui menacèrent la Chine à partir du Ve siècle avant J.-C., contre lesquels celle-ci construisit plus de 3 000 kilomètres de muraille continue, et qui réussirent tout de même à la dominer à plusieurs reprises, à partir du Ier siècle avant J.-C., à l’expansion arabe à partir de 634 de notre ère à travers l’Afrique du Nord et l’Espagne. D’autre part, c’est la maîtrise du cheval attelé à des chars légers permettant à des fonctionnaires du pouvoir central de se déplacer rapidement sur tout le territoire qui assura la stabilité des grands empires de l’Antiquité (Assyrie, Égypte, Hittites au IIe millénaire).

Chasse et piégeage

Apprivoiser, dresser et utiliser les carnivores prédateurs pour la capture du gibier sont des pratiques largement répandues à travers le monde. Il s’agit le plus souvent d’animaux apprivoisés qui ne se reproduisent pas en captivité: le guépard, utilisé par les Égyptiens dès 1500 avant J.-C.; les rapaces diurnes (éperviers, faucons, originaires d’Asie centrale); le furet, qu’on emploie en Europe depuis plusieurs siècles pour la chasse aux lapins; la mangouste, en Inde, pour la protection des habitations contre les serpents; le chat; le cormoran utilisé en Extrême-Orient pour la pêche.

Le cas du chien de chasse est un peu particulier, car cet animal a été par la suite domestiqué. Il est probable, d’ailleurs, que les hommes du Mésolithique européen poursuivaient les bandes de chiens sauvages pour leur ravir leur proie, comme le font quelquefois les aborigènes australiens avec les dingos sauvages. Toutefois, il ne semble pas que le chien ait été domestiqué pour la chasse, mais qu’il se soit «autodomestiqué» comme commensal des camps humains, mangeant les déchets. Moins évidente, mais néanmoins importante, est l’utilisation que font les chasseurs du comportement des animaux qu’ils recherchent. Une connaissance très fine de l’éthologie leur permet de repérer les animaux (à l’endroit où ils se nourrissent, sur leurs lieux de passage, aux saisons propices), de les approcher ou de les attirer (en se camouflant, en imitant leurs cris et leurs mouvements, ce qui provoque une réponse agressive de la proie), et de les tuer en profitant de leur réaction. Chaque technique du chasseur, chaque geste, voire l’arme dans certains cas, sont parfaitement adaptés au comportement de l’animal convoité.

De même, les pièges sont des machines, écologiquement et surtout éthologiquement adaptées, qui ne fonctionnent que grâce à l’intervention de l’animal, ne serait-ce que pour le déclenchement.

Sociétés et animaux sauvages

Avant l’expansion de la culture européenne, nombreuses étaient les sociétés humaines qui vivaient en économie mixte, c’est-à-dire en pratiquant des formes diverses d’agriculture et d’élevage, associées à l’exploitation des populations d’animaux sauvages par la chasse, la pêche et la collecte. Mais on rencontre des sociétés qui ne vivent que de chasse et de collecte, sans agriculture (Pygmées d’Afrique centrale, Bochimans d’Afrique du Sud, Aborigènes d’Australie, Esquimaux...); pour ces sociétés, l’animal de chasse et l’insecte de collecte sont la seule source de protéines et souvent une source importante de matières premières.

Tous les animaux peuplant l’écosystème (ou les écosystèmes) dans lequel se meuvent les ethnies sont a priori susceptibles d’être chassés et utilisés, mais peu sont effectivement à la base de l’existence quotidienne, comme les antilopes céphalophes et les suidés sauvages (potamochères) pour les Pygmées de la forêt d’Afrique centrale. Plusieurs sociétés se sont édifiées autour de l’exploitation de quelques animaux sauvages, qui fournissent nourriture et matières premières: dans l’Arctique, les Esquimaux de la côte est du Groenland vivent des phoques, des ours et de la pêche; les Esquimaux polaires du nord du Groenland vivent des morses et des ours ainsi que des oiseaux; ceux du Canada vivent des phoques, des morses, des caribous, ainsi que de la pêche; ceux de l’Alaska vivent des phoques et des baleines. On trouve une diversité aussi grande chez les Indiens d’Amérique: les Comanches, Cheyennes et Pieds-Noirs des plaines chassent, à l’aide de chevaux, le bison qui leur fournit, outre la viande, du cuir pour la couverture des tentes, les habits et les chaussures, des tendons pour le fil, des os pour l’outillage. Les Indiens subarctiques chassent le caribou et l’orignal, ceux des régions boisées le cerf. Sur la côte du Pacifique, les Indiens (Kwakiutl, Tlinglit) sont des pêcheurs et des ramasseurs de coquillages, mais ils chassent les mammifères terrestres qui ne leur fournissent que des matières premières (peaux, poils, os et bois). Ces Indiens, qui sont sédentaires et vivent dans de grands villages, possèdent un art plastique remarquable et ont organisé des cérémonies d’échanges rituels (potlatch ) aux cours desquelles sont manipulés des objets représentant des richesses considérables. Cet exemple prouve qu’il ne faut pas nécessairement assimiler vie de chasse-cueillette avec «primitivisme» et vie fruste.

Certaines sociétés exploitèrent très rationnellement les populations sauvages de quelques mammifères. Le cas le plus remarquable est celui des Incas avec les vigognes (Camélidés). La chasse en était interdite; les troupeaux sauvages étaient rassemblés tous les trois ans, lors d’immenses battues auxquelles participaient de vingt mille à trente mille hommes. Les animaux étaient choisis, tondus, les individus vieux étaient abattus pour maintenir la qualité du troupeau (ce qui permettait également de consommer leur viande). La laine, d’une très haute valeur, revenait entièrement à la famille royale et aux hauts fonctionnaires. Au cours de ces chasses, 20 000 à 40 000 têtes de bétail étaient rabattues à chaque fois, un compte précis en était tenu. Étaient également capturés à ces occasions les carnivores (puma, etc.) qu’on détruisait en tant que prédateurs des vigognes; les guanacos étaient aussi tondus et leur laine distribuée aux Indiens.

D’une manière moins systématique et dans une moindre mesure, les Égyptiens utilisaient de nombreuses espèces d’antilopes, qui ne furent jamais réellement domestiquées, mais capturées sauvages et asservies; de nombreuses peintures en font foi.

L’abattage sélectif est pratiqué par les Esquimaux canadiens qui lors de certaines migrations choisissent les caribous à abattre en fonction de leurs besoins en peaux pour l’habillement; il est probable qu’un tel comportement était le fait des chasseurs magdaléniens d’Europe avec les rennes (10000 à 15000 av. J.-C.).

À l’époque actuelle, un parcage rationnel d’animaux sauvages est pratiqué dans certains ranches d’Afrique du Sud (antilopes, élans du Cap) et en Sibérie (élans).

Domestication

La marge entre l’exploitation rationnelle de populations sauvages, telle qu’elle vient d’être décrite, et la domestication n’est pas bien grande. La phase intermédiaire est d’ailleurs la capture de jeunes animaux et leur élevage en captivité, élevage qui généralement n’est pas suivi d’une reproduction en captivité. C’est ce que font les Asiatiques avec les éléphants, les Aïnous avec les ours, les Australiens avec les chiens dingos. Selon I. Geoffroy Saint-Hilaire, «apprivoiser c’est rendre l’animal familier avec l’homme», mais sans reproduction contrôlée; par contre, «les animaux domestiques sont ceux qui sont nourris dans la demeure de l’homme ou autour d’elle, s’y reproduisent et y sont habituellement élevés». La domestication avec élevage de génération en génération sous la surveillance de l’homme a pour effet la constitution de types animaux très différents de la forme sauvage primitive dont ils sont issus.

On connaît mal le processus et les raisons qui ont conduit à la domestication: il y en eut très vraisemblablement plusieurs, et l’on ne peut pas affirmer que l’on a domestiqué d’abord pour la nourriture. Certains animaux se sont peut-être autodomestiqués par commensalisme (porc et chien mangeant les déchets; chats mangeant les parasites des demeures); d’autres ont été capturés et utilisés pour leur force (âne, cheval, bovins) et d’autres vraisemblablement aussi pour les matériaux qu’ils fournissaient (cheval, mouton, renne).

Parmi les plus remarquables civilisations qui dépendent entièrement d’animaux domestiques, il faut citer celles des pasteurs nomades. Ces éleveurs vivent et se déplacent avec leurs troupeaux. Ainsi des éleveurs de rennes (Lapons de Scandinavie; Chukchi, Koryak, Samoyèdes et Toungouses de Sibérie); de dromadaires du Sahara (Maures, Touaregs, Toubous); de bovins d’Afrique tropicale (Peuls, Nilotes, Masaïs) et, autrefois, les éleveurs de chevaux d’Asie centrale (Kazakh, Tatars, Scythes) et les éleveurs de yacks du Tibet. Certains groupes pratiquent un élevage mixte, possédant en outre des animaux servant pour le transport: éleveurs de moutons et de chevaux d’Asie centrale; éleveurs de moutons et d’ânes de Syrie, de moutons et de chameaux en Mongolie. Le cas des Yakoutes, qui pratiquent un élevage de bovins avec des chevaux, est exemplaire: ce peuple, provenant des steppes du sud-ouest du lac Baïkal, a fui les Mongols vers 1700 en direction de la toundra du bassin de la Lena. Il a conservé dans ce climat froid son système d’élevage en stabulation, bien que celui-ci soit inadapté, les chevaux mangeant de la viande et du poisson.

Ces éleveurs tirent tous leurs moyens de subsistance de leurs animaux, tant pour l’alimentation (lait, sang souvent, viande) que pour les matières premières (cuir, bois de rennes; os, pelage, poils des chameaux pour le feutre des yourtes; laine des moutons, etc.) et les utilisent comme moyens d’échange auprès des populations sédentaires qu’ils côtoient. De plus, certains se servent de leurs animaux comme moyen de transport pour le commerce à longue distance.

La culture des plantes, qui s’est ajoutée à la domestication des animaux, a profondément bouleversé le mode de vie des hommes en leur permettant ainsi de s’affranchir d’une certaine dépendance à l’égard du milieu naturel, d’augmenter la productivité de la biosphère, avec comme conséquence un accroissement considérable des populations. Les cultures où s’est instaurée la domestication des animaux n’ont cessé d’agrandir le cercle de leur influence, jusqu’à engloutir complètement les sociétés de chasseurs, dans un immense mouvement d’uniformisation du monde qui se poursuit sous nos yeux.

On doit ici souligner que le processus de domestication a eu une influence profonde sur les rapports entre l’homme et la nature (l’homme n’est plus un prédateur, il devient un protecteur) et de grandes conséquences quant aux relations interhumaines.

Les types de relations entre l’homme et l’animal

À ce stade de notre présentation, nous pouvons essayer de caractériser les types de relations existant entre les sociétés humaines et les animaux. (Notons qu’il s’agit de classer les attitudes des hommes envers les animaux et non pas de dresser une typologie destinée à classer les sociétés. Ces comportements peuvent coexister au sein d’une même société.)

Absence de relation : l’animal est ignoré (pas d’existence ethnozoologique, pas de nom) ou évité (dangereux), comme la panthère chez les Pygmées de Centrafrique;

capture indirecte : piégeage avec une machine, l’homme est absent à la capture;

chasse au hasard : la battue, par exemple la chasse au filet en Afrique centrale; tous les animaux sont pourchassés et abattus;

chasse ponctuelle : un individu particulier, connu, est poursuivi et abattu;

chasse sélective (proto-élevage?): une partie d’un troupeau est choisie et abattue (les vigognes des Incas, les rennes des Esquimaux);

apprivoisement : des animaux sauvages sont capturés jeunes et élevés par l’homme (guépards, rapaces diurnes, singes et pécaris en Amérique du Sud);

élevage à action indirecte : les animaux sont élevés, en groupe, sans contact réel avec l’éleveur, ils restent libres (poules et chèvres en Afrique tropicale; porcs en Mélanésie);

élevage en troupeau, à action directe : le contact est permanent entre l’éleveur et le troupeau (moutons et berger en Europe, vaches et Nuer en Afrique tropicale, autrefois rennes et Lapons);

élevage en petit groupe, à action directe : chèvres, porcs ou oies dans les campagnes en Europe, buffles en Asie du Sud-Est;

élevage d’un animal unique : l’âne, le cheval, la paire de bœufs de labour dans les campagnes françaises;

interdiction du contact : les animaux totémiques, les animaux sacrés (par exemple, la vache indienne).

À ces relations, on peut encore ajouter celles de l’homme avec les animaux d’appartement dans la civilisation citadine occidentale (chat, chien, oiseau, poisson d’aquarium, etc.) et celles avec les animaux de laboratoire qui permettent aux scientifiques d’accéder, à travers l’étude des animaux, à une meilleure connaissance de la vie, et en définitive à une meilleure connaissance de l’homme.

Les modes de relation d’hommes à animaux domestiques reflètent les rapports, plus généraux, de ces hommes au reste de la nature et aussi de ces hommes entre eux. On a pu ainsi montrer (A. G. Haudricourt, 1962) qu’il existe un lien profond entre la manière de traiter la nature et ses ressources, et la manière de traiter les autres hommes. Ainsi le système agro-pastoral méditerranéen, issu de la «révolution néolithique» du Moyen-Orient, où l’action du berger sur son troupeau est directe, voire brutale, va de pair avec le pouvoir du maître qui planifie son intervention directe sur la nature et sur ses ressources comme il commande le travail de ceux qui le servent. C’est dans ce contexte que se sont développées des philosophies qui transcendent, des morales qui ordonnent et l’idée d’un Dieu qui commande... À l’inverse, dans les civilisations de l’Asie, l’approche fondamentalement horticole exclut l’action directe sur la nature et ses ressources et implique une action indirecte d’assistance aux forces de la nature. Là se sont développées des philosophies de l’immanence et des morales fondées sur des modèles qui suggèrent. Aux Indes se développe une société à castes du type «jardin zoologique», où des groupes humains différents se considèrent comme des espèces zoologiques distinctes, n’ayant entre elles aucune alliance matrimoniale possible. Dans les Andes, les Incas montraient un État centralisé à l’extrême où tout, terres, bétail, animaux sauvages et hommes, appartenait au roi.

Animaux, hommes et dieux

L’animal, être doué de vie, de mouvement, d’instinct, a, plus que la plante, profondément impressionné l’homme. Dans toutes les sociétés, les hommes utilisent les animaux comme symboles dans leur interprétation du monde. Des grottes ornées de multiples figures animales régulièrement ordonnées des Magdaléniens à l’Agneau de Dieu, en passant par les masques zoomorphes des sculpteurs africains, ce sont toutes les religions du monde qu’il faudrait analyser. L’animal a sa place à tous les niveaux de la vie spirituelle des hommes, de la même manière qu’il apparaît à chaque instant de leur vie matérielle. L’animal est symbole , il est intermédiaire entre les hommes et le monde surnaturel (présages, offrandes et sacrifices, etc.), il est dieu: l’instinct des animaux, par sa fixité, parut être une force divine. La plupart des animaux furent adorés comme des dieux avant de devenir des attributs de dieux anthropomorphes (chez les Égyptiens, par exemple; chez les Grecs...).

Nombreux sont les animaux qui, sans être dieux, occupent une place primordiale dans la vie des sociétés, à cause de leur rôle symbolique. C’est le cas des porcs de Nouvelle-Guinée et de Mélanésie, qui ne sont jamais réellement domestiqués et ne sont consommés qu’en des occasions rituelles; c’est le cas des poules d’Afrique noire, laissées libres et qui ont une place primordiale dans les rituels; c’est encore le cas des dindons des Mayas, des Indiens Hopi et Pueblo, qui ne servent qu’à fournir des plumes pour les ornements des sanctuaires et les parures des prêtres. La situation dans la Chine archaïque du XVe siècle avant J.-C. est très comparable: les animaux d’élevage sont sacrifiés par dizaines, par centaines, à l’occasion des cérémonies religieuses. Il est très probable que le poulet a été domestiqué, dans toute l’Asie antique, pour fournir des os destinés aux pratiques divinatoires. Que l’on songe aussi au poisson rouge, créé et transformé à l’infini par les moines bouddhistes, comme étant une merveille céleste, un don de Dieu.

Il nous faut souligner ici l’importance philosophique de la conception humaine de l’animalité. Pour les ethnies qui possèdent des totems, l’homme n’est pas seulement en association très étroite avec un kangourou ou un faucon, il est kangourou ou faucon. Au Dahomey, le roi était un homme mais il était aussi une panthère, son double. Pour les Sibériens, l’animal est l’un des aspects de l’humain: seule l’enveloppe extérieure varie. Pour les religions et les philosophies orientales, l’homme et l’animal participent de la même essence: Dieu est en tout, la nature est Dieu, et l’homme n’en représente qu’un élément parmi beaucoup d’autres. À l’inverse, dans la religion chrétienne, l’homme, image de Dieu, est par volonté divine appelé à dominer, à soumettre la nature. Il est dès lors évident que le comportement des peuples, profondément marqués par ces conceptions philosophiques, s’en ressent considérablement.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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